Dans la région où je suis né, là-haut sur les montagnes, on raconte
beaucoup de contes et de légendes. Durant l’enfance et même
l’adolescence, on ne cesse de voguer ainsi, comme sur des nuages.
Chaque matin, sur le chemin de l’école, ma tête bourdonnait encore du
tumulte de ces récits fantastiques de la veille. Des histoires du temps
jadis, où comme disent les conteurs, du temps où les hommes étaient
innocents et les animaux doués de parole. Des récits de sorcières et de fées,
de lions et de serpents, de trésors fabuleux et de villes souterraines.
Un jour ou l’autre, on revient sur ses pas pour fouiller les mystères de
son enfance. Tout ce monde de lumière et de ténèbres, garde en chacun de
nous l’état incertain et qu’une fois adulte, on croirait qu’il
suffirait d’ouvrir les yeux pour que la clarté se fasse.
Je suis venu recueillir une légende qui m’a troublé dans l’enfance et
qui vient de rejaillir brusquement des fins fonds des siècles. Alors,
lentement, sans le savoir, je me suis laissé de nouveau envahir par le
merveilleux et l’enchantement que j’éprouvais jadis, blotti au coin du
feu entre les oncles et les tantes.
Doucement, à travers ces visages creusés de sillons par le soleil et la
pluie, je pénétrais au cœur de ces moments de magie qui bercent l’enfance
ou la font trembler.
C’est sans doute parce que longtemps nourri de ce monde de contes et de légendes
que je me suis prêté volontiers à vous raconter cette histoire qui vous
semblera insensée. Je suis venu confiant, faire la lumière sur une légende,
oubliant l’espace de quelques jours, que les légendes, ça ne vit que dans
les ténèbres et demeurent à jamais insaisissables.
Il faut dire que le relief du pays se prête beaucoup aux légendes : des
montagnes, souvent auxquelles s’agrippent désespérément, depuis des siècles,
des grappes de villages. Les maisons défiant le vide se sont accolée les
unes aux autres, comme pour s’épauler et se protéger du froid et de
l’inconnu.
Les hommes ici sont trop nombreux sur ces pentes rebelles, cent fois emportées
par les eaux, mais chaque fois reprises. Eté comme hiver, on s’acharne à
vaincre cette terre pour lui soustraire la maigre pitance.
Suspendus entre ciel et terre, ces êtres rêvent aussi, et souvent plus
prodigieux que les fruits de leur travail sont les fruits de leur imagination.
Toujours vive à braver les limites de leur existence. Et n’est-ce pas que
ce sont toutes les privations de ces montagnards qui ont enfanté dans les
esprits ces trésors dont parlent les légendes et dont les plus fabuleux se
trouvent souvent enfouis dans les entrailles de cette plaine là-bas, abreuvée
par les eaux tumultueuses de la Soummam.
Des gens m’ont confié que même de nos jours, il n’est par rare de
rencontrer quelqu’un, une pioche dissimulée sous le burnous, à la
recherche d’un grand trésor qui perdurerait depuis des siècles. En fait,
j’étais convaincu que beaucoup de ces légendes s’étaient estompées,
emportées petit à petit par le temps et l’oubli. Mais dans ma mémoire, il
en restait quelques bribes et j’en pris prétexte pour remonter le fil.
Je partis donc, de maison en maison, à la recherche de cet étrange rite dont
j’ai gardé les souvenirs des récits d’antan : celui de ces laboureurs,
comme on racontait, qui lorsque le soc de leur charrue rencontrait sous terre
une cruche ou une jarre devaient sur-le-champ lui sacrifier un agneau afin de
la trouver pleine d’or et d’argent.
Et quel ne fut mon étonnement lorsque quelqu’un m’apprit justement, que
mon arrière-grand-père Béchir Ouméziane fut l’un des heureux élus.
El-Hadj : «El-Vachir Ouméziane avait bâti une maison. Mon père travaillait
chez lui. Au moment où ils creusaient les fondations, ils déterrèrent une
jarre et il fit un «sacrifice». Elle contenait soit de l’or ou de
l’argent, je ne sais plus».
Si Lounis me le confirme : «C’est ce que racontent les anciens. Lorsqu’il
a construit sa maison, on dit qu’il a trouvé une jarre, mais personne ne
sait si c’est de l’or ou de l’argent. Il ne s’est confié à personne».
D’autres, en revanche, sont plutôt sceptiques : «On raconte que tel ou
tel, en labourant, a rencontré une jarre avec le soc de sa charrue, mais
nous, tant qu’on n’a rien vu, donc ce n’est pas vrai. Le trésor est
dans la terre pour celui qui veut le trouver, il faut travailler». Quant à
Mustapha, lui, parle d’un fabuleux trésor découvert dans un village voisin
: «Il y a quelqu’un à Benidjelil qui faisait une plate-forme pour bâtir
une maison. Pendant qu’ils creusaient, ses ouvriers ont déterré une jarre
remplie d’or, un grand trésor. Il y a avait des colliers, des bracelets,
des pièces d’or. Mais, les ouvriers se sont querellés, chacun voulant
s’attribuer la fortune. Le propriétaire alerté, est intervenu pour
trancher. «La terre m’appartient, donc le trésor aussi». Et de nouveau,
la querelle repartit encore plus violente avec des pelles et des pioches. Les
gens sont allés alors alerter la gendarmerie et lorsque les gendarmes sont
arrivés sur les lieux, ils leur ont tout enlevé».
Et ces trésors continuent d’alimenter les discussions mêmes de nos jours.
Il n’y a pas si longtemps, paraît-il, au moment où l’on a élargi cette
route vers Béjaïa, on en a encore découvert un dans ce trou. Où est-il ce
trésor ? L’a-t-on vraiment trouvé ? Je n’en sais rien.
J’ai confié alors ces dires à deux chercheurs, Ahmed Ben Naoum et Slimane
Hachi, et leur ai demandé si de telles choses étaient effectivement
possibles et si eux ont eu connaissance de pareils faits.
Slimane Hachi : «Ce qu’il faut noter, c’est qu’à chaque fois qu’il y
a découverte de grands sites archéologiques, il y a toujours eu bien souvent
des légendes qui accompagnent ces découvertes. On dit souvent que dans ces
grands sites, il y a caché là des trésors : des cruches d’argent ou des
cruches d’or... Parce que, à mon avis, c’est possible de trouver des trésors
cachés dans des amphores qui ont dû servir à l’époque où ce site était
une ville florissante».
Ben Naoum : «Dans la région d’El-Baïd à El-Harrach, il y a les ruines
d’un grand édifice et le jour où l’on a creusé pour déterrer des
pierres pour la construction d’un village, les ouvriers ont trouvé une
cruche qui contenait, comme on me l’a dit, une poudre qui brille» (c’est
de la poudre d’or).
Slimane Hachi : «Pour vous dire qu’à tous les grands sites, sont liées
des légendes, un grand exemple, c’est le monument de Tin Hinane dans le
Hoggar qui a été fouillé au début du siècle, dans les années 1925/1926
par un Américain, le comte Bayron de Prorock et un Français, Maurice Régat.
Déjà à l’époque, le comte Bayron de Prorock, lorsqu’il était rentré
en Amérique, il avait fait tout un tapage médiatique. Il a mobilisé tous
les médias pour dire qu’il venait de découvrir des somptueux trésors, des
momies, des pyramides dans le Hoggar. D’ailleurs, la presse de l’époque
est pleine de ces révélations. La réalité est que le monument de Tin
Hinane a livré une tombe souterraine dans la région. Le général Damas,
a-t-il donc marché dans une légende ?
Il y a quelques jours, quelqu’un m’appela à Alger et me pressa de le
rejoindre à Timalou. «J’ai une chose importante à t’apprendre», me
dit-il au téléphone. J’ai longuement insisté pour savoir de quoi il
s’agissait pour éviter ainsi un long déplacement, mais rien à faire. «Je
ne peux en dire plus jusqu’à ton arrivée», me répéta-t-il plusieurs
fois. Lorsque la personne me reçut chez elle, elle préféra garder d’abord
l’anonymat, puis me fit le récit suivant que lui avait fait à son tour un
vieux paysan dont il me cacha l’identité : «Un jour, alors que nous étions
en train de sarcler le champ du colon, un convoi militaire surgit brusquement
et s’immobilisa devant nous. Un prêtre sortit du premier véhicule et vint
tout droit vers nous pour nous demander de nous en aller : «Votre journée
sera comptabilisée», nous assura-t-il.
Le soir même, un des nôtres vint nous raconter qu’il avait épié le
mouvement des soldats et qu’à la tombée de la nuit, il aperçut des hommes
émerger d’un sous-sol, portant chacun des choses apparemment lourdes. Deux
camions furent ainsi chargés, nous confia-t-il. Le lendemain, malgré le mal
que se donnèrent les soldats pour effacer toute trace, nous avons retrouvé
sans grande peine la terre fraîchement remuée. Quelques jours plus tard, un
petit groupe des nôtres tenta l’aventure de nuit. Après avoir creusé
longuement, ils découvrirent deux grandes dalles qui donnent accès à une
rampe d’escaliers interminables. A la faveur des lampes à huile, ils ne
pouvaient aller bien loin, mais sur le chemin du retour, il ramassèrent sur
les marches des pièces en or, d’autres en argent. «Là s’arrêtait
l’histoire du vieux paysan», me dit-il. Puis, contenant son émotion, mon
interlocuteur ajouta : «Voilà quinze ans que je cherche cette entrée, et
aujourd’hui je viens de la situer.»
En quittant le monsieur, je trouvais d’abord son histoire peu
vraisemblable… Une histoire qui lui a été racontée par un vieux il y a
longtemps, et que d’autres lui ont contée. De nouveau, un trésor, des pièces
en or qu’il n’a jamais vues… En un mot une légende… Mais en même
temps, je trouvais son histoire captivante. Et puis, les légendes ne naissent
jamais de rien, il y a toujours à leur racine un germe de vérité. De plus,
le monsieur qui me fit venir chez lui est une personne adulte, soixante ans
passés, en pleine possession de tous ses moyens. Ce n’est pas non plus
quelqu’un qui est dans le besoin, c’est un entrepreneur et sa demeure témoigne
bien de son aisance. C’est alors que me revient à l’esprit le récit
d’un autre officier français, Feraud, et qui disait ceci en 1854 : «Depuis
longtemps déjà, j’entendais les Fnaïs, que leurs affaires amenaient à
Bougie, parler d’une ville souterraine, située sur les bords de la Soummam.
Leurs récits faisaient supposer l’existence d’une ville souterraine. «Il
y a avait là, disaient les Kabyles, d’immenses souterrains hantés par des
génies malfaisants, lesquels interdisent l’accès de leur demeure». Plus
je consultais les Kabyles, plus ils m’embrouillaient dans leurs explications
et plus il m’était difficile de démêler la vérité à travers leurs récits
contradictoires. Aucun d’eux ne voulut consentir à m’accompagner dans mon
exploration, ils cherchèrent même à me détourner d’un projet qui leur
paraissait bien téméraire. Au printemps de l’année 1854, je partis de
Bougie, muni de cordes, pioches et bougies, bien décidé à avoir la solution
du mystère et raison de cette fameuse ville souterraine sur laquelle
l’esprit d’exagération avait inventé tant de contes fantastiques. Après
avoir sondé cet antre, y avoir jeté quelques cailloux, je m’y laissai
couler à l’aide d’une corde. J’atteignis rapidement un sol humide et
jonché de pierres. A la clarté de ma bougie, je reconnus que j’étais dans
une citerne voûtée de cinq mètres de profondeur sur trois mètres de large.
Vers le milieu de la voûte, il y a une ouverture bouchée par une grosse
pierre ayant probablement servi à alimenter la citerne. Les murs portaient
les traces du niveau des eaux à diverses époques. Au fond de cette première
enceinte, une ouverture de quatre-vingts centimètres de haut et de
trente-cinq centimètres de large donnant accès à un autre compartiment
semblable au précédent. Je pénétrai ainsi dans quatre citernes et je pus
me convaincre bientôt que la ville souterraine était une pure invention,
devenue avec le temps une légende accréditée dans le pays. Au retour de mon
exploration, les Kabyles, qui avaient vu disparaître la clarté de ma bougie
pendant que je passais d’un compartiment à un autre, parurent très étonnés
de me retrouver sain et sauf. J’eus beaucoup de mal à leur faire croire que
leur prétendue ville était tout simplement une série de citernes romaines.
Tel fut le résultat de mon exploration. Heureux si cette découverte peut détruire
l’opinion admise jusqu’ici, sur les ruines de Tiklat.» Mais Feraud a-t-il
vraiment réussi à détruire cette opinion chez les gens de la région ? Il
semble que lui-même n’en soit pas tout à fait convaincu, puisque à la fin
de son écrit, il a adjoint l’image d’un édifice souterrain. N’est-ce
pas chez Feraud l’aveu du doute ?
Dernières nouvelles de Azzedine Meddour
Editions ANEP, Alger 2001.