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dimanche 1er janvier 2006, par Mohand IMAZATENE
 

La vision que l’on a traditionnellement des anciens royaumes berbères d’Afrique du Nord au début de la conquête romaine, vision qui pour l’essentiel date d’études historiques de près d’un siècle, paraissait très partielle, souvent contradictoire et en tout cas, peu conforme aux fortes traditions des tribus qui les composent encore de nos jours. De nouvelles recherches ont été conduites sur le terrain, en Tunisie, au cours de trois missions successives par des équipes franco-tunisiennes pour retrouver certains sites que le chroniqueur Salluste nous a si longuement décrits dans son Bellum Iugurthinum. En suivant pas à pas la campagne du consul Marius dans sa guerre contre Jugurtha, le roi de Numidie, et Bocchus, l’"aguellid" de Maurétanie, trois batailles essentielles, trois sites historiques sont proposés. Les conséquences sont importantes car ces places remettent fondamentalement en cause la géographie de ces Etats. Ils permettent de confirmer la proposition d’André Berthier et de ses amis, à savoir que la Cirta Regia des rois numides était bien le Kef en Tunisie et non Constantine en Algérie. Ainsi, d’autres sites - dont parle Salluste lors des campagnes précédentes de Métellus en Numidie, reconnus par d’autres historiens, mais négligés par commodité, ont été aussi examinés.

Nouvelles recherches sur le "Bellum Iugurthinum" [1] .

On ne saurait que peu de choses sur les anciens royaumes berbères d’Afrique du Nord, si le Bellum Iugurthinum ne nous était pas parvenu. Salluste [2], qui fut nommé gouverneur de l’Africa Nova par César un demi-siècle après les événements qu’il décrit, connaissait bien ce pays et nous a rapporté des faits précis. Outre le récit de cette "guerre contre Jugurtha", il nous donne un aperçu, avant la conquête romaine, de la géographie et de l’histoire ancienne de ces royaumes de Numidie et de Maurétanie. Cette géographie historique, largement modelée ensuite par les travaux des spécialistes français du 19e siècle, a été influencée notamment par les idées dominantes de l’époque. Cette vision historique a provoqué et provoque encore, à travers les résistances culturelles dans ces pays, des réactions contre les schémas simplificateurs des bienfaits de la civilisation romaine [3] ou contre l’héritage des frontières coloniales. Elle reste encore un élément non négligeable de l’actuelle géopolitique de cette Afrique du Nord.

Le Muluccha, fleuve frontière incertain.

Concernant les limites anciennes de ces royaumes berbères, Salluste est formel : le fleuve Muluccha servait de frontière entre les royaumes de Jugurtha et de Bocchus (Iug. XIX, 7 et XCII, 5). Il précise même que Jugurtha, lors du partage de la Numidie à la mort de Micipsa, hérite de la partie qui jouxte la Maurétanie (Iug. XVI, 4). Le problème de ce fleuve frontière Muluccha a fait couler beaucoup d’encre chez les historiens, il a été l’objet de bien des controverses, rarement de recherches prospectives et jamais de recherches archéologiques.

Nous devons à Stéphane Gsell [4] la première synthèse de cette histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Son œuvre monumentale, qui date de 1927, est encore influente. Il pensait reconnaître dans le Muluccha de Salluste, le fleuve côtier marocain Moulouïa [5] , rejetant ainsi les propositions d’autres auteurs : le Mellègue [6] ou la rivière Sahel [7]. En particulier, il pensait que la Moulouïa portait le double nom de Muluccha et de Malva. En réalité, le nom de Malva s’applique toujours à la Moulouïa. Pomponius Méla et Pline l’Ancien appliquent le nom de Muluccha à un fleuve distinct de la Moulouïa et coulant plus à l’Est. Quant à Strabon, il parle de Molochath ( ) comme limite des Maures et des Masaesyles. Mais Gsell conclut que la source utilisée par Mela et Pline était erronée et admet que l’antique Maurétanie s’étendait sur l’actuel royaume chérifien, tandis que la Numidie couvrait la majeure partie de la Tunisie et la totalité de l’Algérie tellienne. Evidemment, des doutes furent émis par d’autres chercheurs [8], Syme [9] estimait qu’il n’y a qu’un cas sur trois pour que le Muluccha de Salluste ne soit pas la Moulouïa située si loin à l’Ouest. Mais ces réserves sont restées sans suite véritable.

Plus récemment encore Desanges [10] , par une lecture particulière de certains manuscrits du Bellum Iugurthinum - que ne retient pas Ernout [11] et que réfute Berthier [12] croit reconnaître dans Tucca [13], le lieu où ont débarqué les émissaires romains (Iug. CIV, 1), venus négocier le traité de paix avec le roi Bocchus. Ce qui fait dire à Nicolet [14] "que les soldats de Rome sont bien parvenus dans l’actuel Maroc oriental". Conclusion reprise in extenso dans un mémoire universitaire plus récent [15] . Pourtant cette thèse, largement partagée, basée essentiellement sur l’onomastique, manque de confirmation archéologique sur le terrain. La référence à une Tucca romaine plus tardive et incertaine n’est pas suffisante pour démontrer l’existence d’un ancien port numide où Marius aurait établi un camp.

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Fig.1 : Carte de l’Afrique du Nord et de la marche de Marius.

Le Castellum de Salluste.

Salluste nous apporte sur ce fleuve Muluccha, une précision importante. Voici ce qu’il écrit : "Non loin du fleuve Muluccha, qui séparait les royaumes de Bocchus et de Jugurtha, il y avait, tranchant sur le reste de la plaine, une montagne rocheuse d’une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin ..." (Iug. XCII, 5). Il consacre quatre chapitres (Iug. XCII à XCV) au siège de cette forteresse avec de nombreux éléments descriptifs - apport incomparable pour déterminer ce site.

Gsell [16] reconnaissait que cette forteresse (sur les rives de la Moulouïa) est "fort éloignée des lieux où les Romains avaient combattu et hiverné jusqu’alors", mais il concluait à l’impossibilité de retrouver son emplacement sous prétexte qu’il y a en Afrique beaucoup de tables rocheuses qui répondent à cette description. L’argument n’est certainement pas convaincant, puisque Mercier [17] a tenté de la retrouver et a proposé pour cette "montagne immense" de Salluste, un mamelon situé près de la rivière Sahel (Kabylie, Algérie). Carcopino [18] , conscient de l’importance stratégique de cette position, crut reconnaître dans le poste marocain de Taourirt la citadelle numide, mais il juge sa solution assez "aventureuse".

Taourirt est très éloigné du champ habituel des opérations des Romains et se trouve à plus de 1500 km de Gafsa (fig. 1), ville que Marius venait d’enlever précédemment (Iug. XCI, 4). Une telle opération n’a pas de sens stratégique et paraît matériellement impossible, même si on suppose une année de campagne de Marius dont Salluste ne dit pas un mot : il n’y a pas de rupture dans son texte entre la prise de Gafsa et l’arrivée près du fleuve Muluccha. Au contraire, l’auteur évoque la connaissance "des malheurs de Capsa" par les habitants des villes enlevées au passage par Marius (Iug. XCII, 3). Il serait difficile d’admettre pour l’époque, que les habitants de ces villes, algériennes dans ce cas, soient informés d’événements se déroulant dans le lointain Sud tunisien.

Cette expédition lointaine marocaine est une "vraie énigme" pour Syme [19], "d’où une double difficulté pour le Muluccha (Moulouïa) avec ni nom, ni indication pour expliquer comment Marius atteignit cette région reculée, et nulle mention de quartier d’hiver entre 107 et 106". Ainsi, cette chevauchée lointaine de Marius à travers une "Algérie en rébellion" pour aller prendre cette place forte au Maroc et revenir ensuite sur ses pas, paraissait bien étrange en vérité.

Pourtant, dans un ouvrage paru à Constantine en 1950, Berthier et ses collaborateurs [20] avaient proposé une solution qui levait ces ambiguïtés. Pour eux, le Muluccha est la rivière Mellègue et la forteresse, un plateau tabulaire, la Kalaat-Senam en Tunisie. Si cette thèse a parfois ébranlé certains [21] , elle était rejetée par de nombreux autres auteurs, par exemple Tiffou [22] , Julien [23].

Pour tenter de réconcilier deux thèses si contradictoires, une investigation archéologique sur le terrain était souhaitable à Kalaat-Senam en Tunisie mais [24] que le Muluccha "restera hypothétique, tant qu’on n’aura pas repéré avec certitude l’éminence rocheuse peinte assez précisément par Salluste". Au lieu de cela, le texte de Salluste continue d’être discuté [25] et "certains conçoivent le grave soupçon que l’historien soit victime d’erreur ou de confusion" [26] . Le jugement de Gsell "nous ne tenterons pas, d’après les données de Salluste, de retrouver l’emplacement de ces sites" a influencé à décourager, peut-être, de nouvelles recherches sur le problème.

par André Berthier [27], Lionel R. Decramer [28] et Chérif Ouasli [29]

2ème partie la semaine avec "la légende de Jugurtha"

[1] Cet article a été initialement traduit en anglais pour une revue anglo-saxonne.

[2] Sallustius. C. Bellum Iugurthinum. Les Belles Lettres, 1989, traduction utilisée ici

[3] Mattingly. D.J., Hitchner R. B. Roman Africa : an archaeological review. The journal of Roman studies, 1995, p. 165-213.,

[4] Gsell. S. Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, 1927, t. 1 à 7.

[5] Gsell. S. Histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Les royaumes indigènes, 1927, t. 5, p. 91-93.

[6] Rinn. L. Les royaumes berbères et la guerre de Jugurtha. Revue Africaine, 1885, t. 29, p. 76.

[7] Poulle. Annuaire de la société archéologique, 1863, p. 40-42. E. Mercier. Histoire de l’Afrique septentrionale, 1891, p. 65.

[8] Piganiol A. La conquête romaine, 1940, p. 371. Syme. R. Sallust, 1964.

[9] R. Salluste. Traduction française de P. Robin, 1982, p. 126.

[10] Desanges J. Utica, Tucca et la Cirta de Salluste, 1974, p. 143-160.

[11] Ernout E. Bellum Iugurthinum. Les Belles Lettres, 1989, p. 256.

[12] Berthier A. La Numidie. Rome et le Maghreb, 1981, p. 113 -114.

[13] Tucca : Merdja, petite localité sur l’oued el-Kebir en Kabylie (Algérie). Cette cité est incertaine, voir Salama. Les voies romaines de l’Afrique du Nord, 1951, carte au 1/ 1.500.000.

[14] Nicolet C. Rome et la conquête du monde méditerranéen, 1978, p. 633.

[15] Callegarin L. L’Afrique de Salluste au travers du Bellum Iugurthinum, 1991, mémoire de l’université de Toulouse.

[16] Mattingly. D.J., Hitchner R. B. Roman Africa : an archaeological review. The journal of Roman studies, 1995, p. 165-213.

[17] Mercier (Colonel). Bulletin du C.T.H.S, 1886, p. 475.

[18] Carcopino. J. Histoire romaine. PUF, 1936.

[19] Syme R. Salluste, 1964, p. 123-126.

[20] Berthier A., Juillet J., Charlier R. Le Bellum Jugurthinum et le problème de Cirta. RSAC, 1950, t. 67.

[21] Van Ooteghen . J. Caïus Marius, 1964, p. 30-35.

[22] Tiffou E. Salluste et la géographie. Littérature gréco-romaine et géographie historique, 1974, p. 151-160

[23] Julien Ch. A. Histoire de l’A.F.N. des origines à la conquête arabe. Ed. remise à jour par C. Courtois, 1951.

[24] aussi à Taourirt au Maroc. Ce qui fait dire à Tiffou Tiffou E., op. cit., p. 152.

[25] Desanges J. La Cirta de Salluste et celle de Fronton. Africa Romana, 1986.

[26] Syme. R. Salluste, p. 126.

[27] (1907-†2000) Ancien correspondant de l’Institut de France

[28] Section Archéologie de l’Asc (Association Sportive et Culturelle) du CNES (Centre National d’Etudes Spatiales). Toulouse. France. E-mail : lionel.decramer@cnes.fr.

[29] Association de la Maison de la Culture de Kalaat Senam. Le Kef. Tunisie.

 

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